Mercredi 12 juillet 2017 - Benito Perez

Manuela Honegger et Ilias Panchard ont assisté aux procès des élus du parti pro-kurde HDP. Ils décrivent une Turquie livrée au pouvoir discrétionnaire du président Erdogan.

«Ce ne sont pas seulement des arrestations arbitraires ou des licenciements massifs, on assiste à la construction d’un nouvel Etat autoritaire.» De retour, le 23 juin dernier, d’un voyage politique en Turquie, Manuela Honegger est visiblement encore secouée par ce qu’elle a vu et entendu durant six jours. Au côté notamment du conseiller national vert zurichois Balthasar Glättli, cette docteure en science politique qui a travaillé pour la coopération suisse et allemande dans l’aire arabo-musulmane représentait le maire de Genève, Rémy Pagani, auprès des militants et intellectuels turcs et kurdes.

La délégation s’est notamment rendue à une audience d’un des nombreux procès intentés au leader kurde Selahattin Demirtas, l’un des treize députés du parti fédéraliste HDP emprisonnés malgré leur immunité parlementaire. «Pour son année de mairie, M. Pagani va renforcer sa solidarité avec les élus turcs détenus» depuis le durcissement du régime en 2015, rapporte Manuela Honegger – qui assure pendant un an la coordination des projets internationaux du maire de Genève. Quand son agenda le lui permettra, comme en avril dernier, le magistrat d’Ensemble à gauche a prévu de se rendre en personne aux procès de ces élus.

Vous avez assisté à une audience du procès de Selahattin Demirtas, le coprésident du HDP, le parti fédéraliste. Quelle est sa situation?

Manuela Honegger : Difficile. M. Demirtas est en prison depuis le 4 novembre 2016, en dépit de son immunité parlementaire. La justice lui reproche principalement d’avoir appelé à des manifestations dans le Kurdistan, mobilisations qui ont conduit au soulèvement de la jeunesse kurde à la fin de 2015. Pour contourner son immunité parlementaire, la justice lui impute la responsabilité d’incidents mortels pendant les conflits en 2015 et 2016 dans le sud-est de la Turquie, en se basant sur des déclarations faites dans le cadre parlementaire. Le pouvoir a multiplié les procédures, et comme chaque infraction doit être jugée à l’endroit où elle a été commise, Demirtas fait face à vingt procédures judiciaires et à des dizaines d’audiences auxquelles il ne peut pas assister personnellement. C’était le cas de celle à laquelle nous avons assisté à Diyarbakir. En arrivant, on a eu la sensation de réveiller le juge! Il ne s’attendait pas à notre présence, on l’a senti bien embêté. Peut-être sait-il ce qu’il est en train de faire… Mais a-t-il le choix, quand on voit le sort réservé aux centaines de juges emprisonnés et révoqués depuis un an?

Quelle était l’accusation précise dans cette audience ?

On lui reproche la mort de quatre miliciens islamistes, envoyés par le régime pour réprimer les jeunes des YDG (groupes de jeunes Kurdes s’étant insurgés contre Ankara en automne 2015, ndlr) et qui firent plus de cinquante morts parmi les protestataires, selon les sources officielles. La responsabilité concrète de Demirtas serait d’avoir «incité à la haine» en condamnant durement les massacres commis contre les Kurdes dans une autre ville, à Cizre…

Ses droits fondamentaux sont-ils respectés ?

Selon sa sœur, ses conditions d’emprisonnement sont correctes. Signalons toutefois que Demirtas a été incarcéré près de la frontière grecque, à plus de 1500 kilomètres de sa famille. Son immunité parlementaire est suspendue par un vote du parlement. Mais la prochaine audience de l’un de ses procès est d’ores et déjà fixée à décembre. Or, après un an sans siéger, il va perdre son statut de député. Il risquera alors de très lourdes peines.

Son cas, et celui de la coprésidente du HDP, Figen Yüksekdag (lire ci-dessous), sont emblématiques mais ils ne sont de loin pas les seules victimes de la répression judiciaire.

Si l’on additionne les militants du BDP (le parti kurde qui préexistait au HDP, ndlr) et ceux du HDP, on arrive à plus de 14 000 incarcérations en deux ans. Septante-deux maires du BDP, dont une moitié de femmes, sont condamnés à plusieurs années de prison. Le HDP, lui, a quelque cent trente responsables locaux en prison.

Malgré cela, en ce moment, la répression la plus violente, la plus impressionnante ne concerne pas le HDP mais les fonctionnaires, les journalistes et les syndicalistes licenciés ou incarcérés. Du jour au lendemain, ils perdent leur emploi et reçoivent un «stigmate» qui les prive de revenu, d’accès à la santé, au logement, voire au crédit. Ces gens subissent une exclusion sociale terrible.

«Il» n’est pas seulement entrain d’éliminer toute opposition, «il» restructure la société. Cette volonté de bâtir une autre Turquie se voit notamment dans l’urbanisme, par la destruction systématique de l’habitat traditionnel, comme à Diyarbakir, qu’«il» remplace par des tours de dix à quinze étages qu’on appelle TOKI. Je dis «il», et non Erdogan, car beaucoup de gens en Turquie n’osent même plus le nommer. Ils disent, «lui» ou «il», ou encore lèvent les yeux au ciel pour désigner le tout-puissant qui régente et décide de tout…

«Il» fait régner un climat de peur.

De terreur! La répression n’est pas systématique, mais elle peut tomber à n’importe quel moment. C’est le règne de l’arbitraire. Dans une certaine mesure, on nous dit que c’est pire que dans les années 1990. Pendant que nous étions dans la province de Lice, des civils étaient écrasés par des tanks. Et désormais tout le monde est concerné. Une rafle contre seize patrons a eu lieu ces mêmes jours à Diyarbakir.

On a rencontré l’écrivaine Asli Erdogan, elle était dans un état déplorable, après ses quatre mois et demi de prison. En Turquie, un Kurde qui est détenu, cela relève de l’attendu. Mais une intellectuelle turque, blanche, d’Istanbul, internationalement reconnue… Le message est clair: dans son projet impérial, «il» ne s’interdira rien!


ANKARA TENTE DE DECOURAGER LES OBSERVATEURS

Procès Yüksekdag   «A notre connaissance, c’est la première fois qu’une délégation étrangère est empêchée d’assister à un procès en Turquie.» Le récit du jeune écologiste Illias Panchard, qui a tenté la semaine dernière d’assister à la première audience du second procès intenté à Figen Yüksekdag, coprésidente du HDP, tranche avec celui de la délégation suisse de Manuela Honegger et Balthasar Glättli (lire ci-dessus). Deux semaines après l’arrivée surprise des Suisses à Diyarbakir, la délégation plurinationale intégrée par le Vaudois était visiblement attendue à Ankara. Avec un message de la part du gouvernement: les militants européens désireux de se rendre aux procès politiques qui se tiendront cet automne en Turquie ne sont pas les bienvenus.

Le 4 juillet dernier, accompagnés de quelque 200 sympathisants du HDP, la dizaine d’observateurs internationaux doivent jouer des coudes pour entrer dans la salle d’audience que le juge vient de leur interdire à la surprise générale. «Avec une camarade communiste, on est parvenus à s’infiltrer mais elle a été reconnue à sa chevelure blonde et moi je n’ai pu répondre à une interpellation en turc», raconte l’ancien coprésident des Jeunes Verts suisses. «Tout le monde était indigné, l’observation internationale des procès est un droit reconnu internationalement.»

La suspension de séance nécessaire pour exclure les deux intrus permet toutefois l’ouverture de négociations: cinq délégués provenant de cinq pays, dont le Suisse, sont finalement autorisés par le juge. Mais l’audience s’interrompt à nouveau après cinq petites minutes. «Apparemment, cela a suffi au Ministère de la justice pour téléphoner et remettre le juge au pas», accuse M. Panchard.

Exclus, les internationaux suivront la suite des événements sur Twitter. Figen Yüksekdag leur destinera son premier mot: «A l’instant, sous nos yeux, le gouvernement est intervenu en plein procès pour faire évacuer la délégation internationale de la salle. Ils parlent de loi, mais tout le monde sait que mon procès, nos procès, n’ont rien à voir avec la loi.»

De fait, le Vaudois a été frappé par le caractère politique de l’audience, principalement basée sur le discours de Mme Yüksekdag. «Elle a tenu une sorte de meeting, dénonçant le pouvoir de ‘parti unique’ de l’AKP et affirmant que c’est son rôle de leader politique qui lui a valu l’emprisonnement.» Plus directement, elle a justifié la «compréhension» du HDP envers les jeunes qui ont manifesté pour l’autonomie dans la plupart des villes kurdes en automne 2015. Un «soutien» qui vaut à Mme Yüksekdag les inculpations de «terrorisme» et d’«incitation à la haine», les mobilisations ayant tourné à l’affrontement armé avec des milices islamiques et avec les forces de l’ordre.

Coprésidente du parti fédéraliste depuis 2014, Figen Yüksekdag, 46 ans, est incarcérée dans une prison de haute sécurité depuis neuf mois. Elle risque plus de quatre-vingts ans de réclusion au total des peines requises contre elle. Militante socialiste turque, elle est l’un des symboles de l’alliance d’une partie de la gauche turque avec le mouvement national kurde – processus qui a conduit à la naissance du HDP. Ce parti ­fédéraliste est devenu en 2015 la troisième force politique du pays, au point de priver le parti présidentiel AKP de sa majorité absolue durant quelques mois.

PARTAGER