TDG, 16.07.2017

Une administration se prépare à gérer la ville quand elle sera libérée. A Manbij, Kurdes et Arabes font revivre la cité depuis un an.

Adil al-Ali arpente le camp de réfugiés d’Aïn Issa, au nord du dernier bastion de Daech en Syrie. Ce petit homme sec d’une quarantaine d’années est l’un des dirigeants du Conseil civil de Raqqa, l’administration municipale qui se prépare à reprendre en main la gestion de la grande ville syrienne, une fois celle-ci libérée du joug de l’organisation Etat islamique, après plus de trois ans d’occupation. «Pour repousser Daech, les forces militaires ne suffisent pas. Il faut rétablir l’activité économique et reconstruire le tissu social», explique-t-il. Les besoins sont immenses. Réparer les systèmes d’égouts, les canalisations d’eau, acheminer des générateurs, distribuer de la nourriture à 20 000 réfugiés qui ont fui la ville assiégée… «La prochaine étape est de rouvrir une boulangerie et des écoles», détaille Meryem Rachid, une Kurde membre du conseil, dont la maison à Raqqa est toujours occupée par les djihadistes.

Une majorité d’Arabes

Cette administration civile, sorte de Municipalité autonome, reprendra les commandes de la ville de Raqqa dans quelques semaines ou quelques mois, une fois la victoire militaire acquise par les Forces démocratiques syriennes (FDS), l’alliance arabo-kurde soutenue par les Occidentaux. C’est ainsi que s’est opérée la transition dans les villes libérées de Daech ces derniers mois.

A Manbij, située à trois heures de Raqqa, à l’ouest de l’Euphrate, ce Conseil civil est à l’œuvre depuis la reprise de la ville, le 12 août 2016. Comme Raqqa, Manbij est une cité à majorité arabe, qui observe avec un peu de méfiance l’arrivée de cette administration, que tout le monde perçoit comme dominée par les Kurdes. «Ce n’est pas vrai», s’insurge le chef du Conseil civil de Manbij, le cheikh arabe Farouk al-Machi. Cet homme élégant dans son costume noir, keffieh blanc et chaussures vernies, a été propulsé à la tête de l’administration locale avec l’aval de tous les chefs tribaux de la région. «Nous sommes tous originaires d’ici. Il n’y a que des gens de Manbij. Le Conseil est composé d’environ 130 personnes, dont 70% d’Arabes et 30% issus des autres communautés. Nous avons libéré Manbij et nous sommes libres de choisir le drapeau de notre administration», poursuit le cheikh Farouk. Depuis un an, six hôpitaux et 60 écoles ont été rouverts.

Ecartelé entre deux autos

La reprise en main de la ville par les FDS est d’abord accueillie avec soulagement, après deux années de terreur djihadiste. Mustafa Droubi, un homme de 64 ans, raconte son calvaire entre les mains de Daech, dans l’intimité d’une pharmacie qui donne sur une petite place, près du marché central. «A cet endroit, ils exécutaient et exposaient les corps. Ils écartelaient des gens entre deux voitures», raconte le vieil homme en tremblant. Les chiens errants se repaissaient de chair humaine. A tel point qu’au bout de quelques mois, ils se mettaient à poursuivre les enfants, racontent les habitants. «Un jour, je sortais de la mosquée et j’allumais une cigarette. Un Tchétchène m’a vu et ils m’ont emmené à la hisba, la police islamique. Là, on m’a enfermé au sous-sol et torturé pendant un mois.» Soupçonné de commercer avec les Kurdes, ce marchand de bouteilles de gaz est interrogé et maltraité plusieurs mois encore, à l’intérieur de l’hôtel Manbij cette fois. Ce grand hôtel, situé sur la place principale de la ville, a été transformé en centre de détention et de torture par Daech. Le Conseil civil veut en refaire un hôtel.

«La sécurité est revenue»

La nouvelle coalition n’est pas épargnée par les critiques. Le service militaire obligatoire instauré par les FDS pour les jeunes hommes de la ville, les passe-droits et les vengeances induits par le changement d’autorité soulèvent des mécontentements. «Mais comparé à l’an dernier, c’est le paradis, comme une renaissance de la ville», souligne Ahmed, un couturier de 36 ans dont l’atelier se trouve au milieu du souk.

«La sécurité est revenue, le problème c’est le manque d’électricité à cause du débit de l’Euphrate qui est ralenti par la Turquie», explique ce commerçant arabe, heureux de pouvoir de nouveau coudre des jeans, interdits sous le califat. «Soyons clairs! Il y a des incertitudes sur l’avenir. Mais ceux qui dirigent le Conseil civil, on les connaît. Nous avons une administration stable.»

 

 

 

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