Rendre impossible l’unité territoriale kurde est le principal objectif de la Turquie en Syrie.

Scène des plus inhabituelles depuis le début du conflit en Syrie : des dizaines de milliers de personnes ont manifesté mercredi contre la Turquie dans la ville de Afrin, alors que les rumeurs sur la préparation par Ankara d’une attaque contre cette région frontalière vont bon train. Sipan Hemo, chef des YPG (Unités de protection du peuple, groupe armé du PYD – Parti de l’Union démocratique – kurde), a déclaré hier à Reuters que le déploiement de militaires turcs à proximité des zones tenues par les milices kurdes de Syrie s’apparente à une « déclaration de guerre » susceptible de dégénérer en conflit armé dans les prochains jours. Au cours des derniers jours, l’armée turque et les YPG ont échangé des tirs à plusieurs reprises dans la zone frontalière, provoquant mardi la mort de trois civils. Le porte-parole de la présidence turque Ibrahim Kalin avait déjà affirmé samedi que la Turquie réagirait « immédiatement » à toute menace provenant de Syrie, qu’il s’agisse du groupe État islamique, du PKK ou des YPG. Ankara considère les YPG comme une émanation en Syrie du PKK, organisation séparatiste kurde classée « terroriste » par la Turquie et ses alliés occidentaux. Il redoute que les Kurdes syriens ne parviennent à former un proto-État à sa frontière, susceptible de devenir une base arrière du PKK.

Rendre impossible l’unité territoriale kurde est le principal objectif de la Turquie en Syrie. Les déclarations, hier, du président turc, Recep Tayyip Erdogan, sur la chaîne de télévision France 24 sont on ne peut plus claires. Ce dernier s’est dit prêt à lancer des opérations terrestres contre les forces kurdes dans le nord de la Syrie s’il sentait son pays menacé. Pour ce faire, Ankara devrait notamment s’appuyer sur les forces de l’Armée syrienne libre (ASL), soutenues par la Turquie, dans l’expectative depuis le printemps, suite à l’arrêt de l’opération turque « Bouclier de l’Euphrate ». Le quotidien turc Sabah a affirmé dimanche que les rebelles syriens soutenus par la Turquie étaient en effet en état d’alerte et que les Turcs pourraient déclencher une opération contre les YPG, la Russie assurant pour sa part une couverture aérienne.

Déconvenue turque

Après avoir essuyé une déconvenue côté russe en mars dernier, Ankara serait-il parvenu à inverser la vapeur? Quelques mois plus tôt, les Turcs avaient dû renoncer à leur volonté de s’emparer de la ville de Manbij aux mains du PYD face au double veto américain et russe. Ils n’avaient pas réussi à convaincre Moscou d’établir une zone tampon dans le Nord syrien, dans le but de contrer le projet d’unité kurde et de sécuriser la zone frontalière. Pire, le Kremlin avait pris parti pour les ennemis jurés d’Ankara, en installant une base militaire à Afrin. Ce camouflet avait contraint les Turcs à réviser leurs ambitions militaires en Syrie. L’opération « Bouclier de l’Euphrate » avait pourtant pu voir le jour grâce à l’aval de Moscou, suite au rapprochement entre les deux pays en août 2016. L’offensive menée par les rebelles syriens soutenus par la Turquie et appuyée par l’aviation russe avait pour but de libérer le Nord syrien de la présence à la fois des jihadistes de l’EI mais également des milices kurdes. L’intervention turque en Syrie a rendu, pour l’heure, impossible l’union des trois cantons kurdes formant le Rojava : Afrin, Jazira et Kobané. Mais l’exclusion d’Ankara de la grande bataille de Raqqa, au profit des Kurdes syriens, est venue parachever son humiliation, sans enterrer pour autant sa détermination. « Tant que la menace kurde sera à leur frontière, les troupes turques ne quitteront pas le sol syrien », avait alors confié à L’Orient-Le Jour le leader de la brigade nommée « Sultan Mourad », Fahim Issa. Selon certains médias russes, la rencontre entre Recep Tayyip Erdogan et le ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgou, dimanche, aurait permis d’obtenir l’accord du Kremlin quant à une nouvelle opération militaire dans le Nord syrien.

Accord Moscou-Ankara ?
Selon le site spécialisé sur le Moyen-Orient Al-Monitor, Ankara aurait proposé un deal alléchant à Moscou : lui permettre de s’emparer de Afrin contre son aide dans la reprise d’Idleb. Si cet accord s’avérait effectif entre Moscou, parrain de Damas, et Ankara, soutien des rebelles, il pourrait faire d’une certaine manière les affaires du régime syrien. Se débarrasser, d’une part, des Kurdes à l’ouest de l’Euphrate et ainsi briser leurs velléités d’indépendance. Tout en ouvrant la voie à la grande bataille d’Idleb, dernier fief important de la rébellion depuis la chute d’Alep en décembre dernier. Selon une source haut placée au sein d’un groupe rebelle affilié à Ahrar al-Cham contactée par L’Orient-Le Jour, un tel deal entre Moscou et Ankara est toutefois peu probable. Cependant « la Turquie devra continuer de peser de tout son poids pour empêcher les factions rebelles d’attaquer les troupes du régime, en échange de quoi Moscou lui laisserait le champ libre à Afrin », confie la source. Les médias turcs estiment que la bataille pour Afrin devrait démarrer à la fin du mois. Une telle offensive viendrait perturber les visées expansionnistes des Kurdes qui cherchent à rattacher les trois cantons, mais également parasiter grandement les plans américains en pleine bataille de
Raqqa, avec, en pointe de l’offensive… les Kurdes. Washington devra ainsi ménager la chèvre et le chou, autrement dit manœuvrer avec son allié turc au sein de l’OTAN et contenir les Kurdes syriens engagés à ses côtés afin de ne pas mettre en péril la reconquête du dernier grand bastion urbain de l’EI.

 

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