Le Conseil démocratique kurde en France salue l’adoption, le 10 août 2026 par la Grande Assemblée nationale de Turquie, de la loi établissant un premier cadre juridique au processus de paix et de société démocratique engagé depuis près de deux ans.
Après plus de quatre décennies d’un conflit dont le début est généralement situé au 15 août 1984 et qui a coûté la vie à des dizaines de milliers de personnes, cette décision du Parlement turc constitue une étape historique.
Elle doit néanmoins être comprise pour ce qu’elle est : non pas l’aboutissement d’un processus de paix, mais son commencement juridique.
Comme l’a déclaré le leader kurde Abdullah Öcalan dans son message transmis le 3 août 2026 :
« Une route de mille kilomètres commence par un premier pas. »
Ce premier pas vient d’être accompli. Il appartient désormais à toutes les parties de poursuivre la route.
Des décisions historiques prises pour donner une chance à la paix
Pour mesurer la portée de la situation actuelle, il faut rappeler le chemin parcouru.
Après plusieurs décennies de conflit, une nouvelle dynamique s’est ouverte à l’automne 2024.
Le 27 février 2025, depuis l’île-prison d’İmralı, le leader kurde Abdullah Öcalan a lancé son « Appel pour la paix et une société démocratique », demandant au PKK de convoquer son congrès, de déposer les armes et de se dissoudre.
Cette initiative constituait un tournant historique.
Dans les jours qui ont suivi, le PKK a déclaré un cessez-le-feu.
Puis, les 5, 6 et 7 mai 2025, son 12e Congrès s’est réuni. Le 12 mai, ses décisions ont été rendues publiques : fin de la lutte armée menée sous le nom du PKK et dissolution de sa structure organisationnelle.
Ce choix mettait formellement un terme à une organisation qui avait conduit pendant plus de quarante ans une lutte armée contre l’État turc. La France elle-même a publiquement pris acte de cette dissolution et de la fin annoncée de la lutte armée.
Une nouvelle étape a été franchie le 11 juillet 2025, près de Souleimaniye, dans la Région du Kurdistan en Irak : un premier groupe de combattants a publiquement détruit ses armes.
La diplomatie française avait alors salué cette cérémonie, rappelant qu’elle faisait suite à l’appel du leader kurde Abdullah Öcalan du 27 février et à l’annonce de la dissolution du PKK du 12 mai.
Le 26 octobre 2025, une nouvelle décision majeure a été annoncée : le retrait des combattants encore présents sur le territoire de la Turquie vers les zones du Kurdistan d’Irak, afin d’écarter le risque de nouveaux affrontements et de provocations susceptibles de faire dérailler le processus.
Ces décisions doivent être considérées dans leur ensemble.
Cessez-le-feu. Fin de la stratégie de lutte armée. Dissolution du PKK. Destruction d’armes. Retrait des forces combattantes du territoire turc.
Les Kurdes et le mouvement kurde ont ainsi pris, successivement, des décisions d’une portée historique afin de donner toutes ses chances à une résolution politique et démocratique.
La paix ne peut cependant pas être construite par les gestes d’une seule partie.
Le 10 août 2026 : la politique commence enfin à prendre le relais des armes
La création au sein de la Grande Assemblée nationale de Turquie de la Commission pour la solidarité nationale, la fraternité et la démocratie a constitué une première institutionnalisation parlementaire du processus.
Le 18 février 2026, après plusieurs mois de travaux, cette commission a adopté son rapport par 47 voix contre 2 et une abstention. Ses missions officielles comprenaient notamment des travaux dans les domaines de la liberté, de la démocratie et de l’État de droit.
L’adoption par le Parlement, le 10 août 2026, de la première loi destinée à donner un cadre juridique au désarmement, au retour et à la réintégration constitue donc un changement de nature.
Pour la première fois depuis l’ouverture de ce nouveau processus, les engagements politiques commencent à être transformés en droit. C’est une évolution majeure.
Mais personne ne doit se méprendre sur sa portée.
La loi du 10 août n’est pas la paix. Elle est un instrument permettant de commencer à construire la paix.
Son application est d’ailleurs soumise à plusieurs étapes et mécanismes de vérification. Le dispositif prévoit notamment des mesures relatives aux enquêtes, poursuites et peines de certaines personnes concernées par le processus, ainsi que des mécanismes institutionnels de suivi.
Nous devons donc nous garder aussi bien de l’enthousiasme prématuré que du pessimisme.
Le leader kurde Abdullah Öcalan l’a lui-même rappelé quelques jours avant le vote :
« Tout n’est pas encore résolu. »
Maintenant, la loi doit produire des résultats
Une loi qui ne serait pas effectivement appliquée ne suffirait pas à construire la confiance nécessaire à une paix durable.
La prochaine étape doit donc être celle de l’application concrète, rapide et transparente du nouveau cadre juridique.
Elle doit permettre aux personnes pouvant juridiquement en bénéficier de retrouver une vie civile et politique ; ouvrir une perspective effective pour les combattants ayant renoncé à la lutte armée ; permettre le retour des militants, responsables politiques et personnes contraintes à l’exil lorsqu’ils entrent dans le champ des mécanismes prévus ; et contribuer à résoudre durablement la question des prisonniers politiques.
La situation des prisonniers et responsables politiques kurdes doit également être traitée dans le respect du droit, des libertés fondamentales et des décisions des juridictions nationales et européennes.
Il est tout aussi indispensable de régler la situation du leader kurde Abdullah Öcalan.
Architecte du processus actuel, initiateur de l’appel historique du 27 février 2025 et interlocuteur central de cette transformation, le leader kurde Abdullah Öcalan doit disposer des conditions juridiques, matérielles et politiques lui permettant de communiquer librement et de poursuivre son rôle de coordinateur dans la mise en œuvre et la réussite du processus.
On ne peut raisonnablement demander à un homme de contribuer à résoudre un conflit historique tout en l’empêchant de disposer des moyens nécessaires pour accomplir cette mission.
Après le désarmement doit venir le temps des droits
La disparition des armes ne suffira pas à résoudre la question kurde.
La question kurde n’est pas seulement une question de sécurité. Elle est une question de démocratie, de droits, d’identité, de langue, de représentation et de reconnaissance.
La deuxième phase du processus devra donc être politique, constitutionnelle et démocratique.
De nouvelles réformes devront garantir aux Kurdes leurs droits les plus fondamentaux : pouvoir parler leur langue sans restriction ; apprendre et enseigner en kurde ; développer librement leur culture et leurs institutions ; garantir la pleine liberté d’expression, d’organisation et de participation politique.
Pour le CDK-F, le débat devra également pouvoir s’ouvrir sur la reconnaissance constitutionnelle de la langue kurde et son statut officiel aux côtés du turc, ainsi que sur une véritable réforme démocratique de l’organisation territoriale de la Turquie.
Nous défendons un modèle de décentralisation démocratique permettant aux populations d’administrer effectivement leurs territoires et donnant aux collectivités locales de véritables compétences politiques, administratives, culturelles et économiques.
Les populations du Kurdistan du Nord doivent pouvoir participer directement à l’administration de leurs villes et de leurs régions, dans le respect de la pluralité des populations qui y vivent et de principes démocratiques applicables à l’ensemble de la Turquie.
Il ne s’agit pas de remplacer une domination par une autre.
Il s’agit de construire une démocratie dans laquelle aucun peuple, aucune langue, aucune culture et aucune identité n’a besoin de disparaître pour que l’État puisse exister.
Résoudre la question kurde, c’est démocratiser la Turquie
Nous en sommes profondément convaincus : la résolution de la question kurde est l’une des clés majeures de la démocratisation de la Turquie.
Pendant des décennies, la permanence du conflit a nourri la militarisation de la vie politique, les restrictions des libertés publiques, la criminalisation d’une partie de l’opposition et une conception excessivement centralisée de l’État.
La paix peut inverser cette dynamique.
Une résolution démocratique de la question kurde ouvrirait la voie à une transformation qui bénéficierait non seulement aux Kurdes, mais également aux Turcs et à toutes les composantes de la société.
Elle pourrait également avoir des conséquences positives bien au-delà des frontières de la Turquie.
La question kurde traverse la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran. Une solution démocratique obtenue en Turquie créerait nécessairement une dynamique nouvelle dans l’ensemble de la région et démontrerait qu’une question nationale vieille de plus d’un siècle peut trouver une solution par le dialogue politique plutôt que par la guerre.
Démocratie, liberté des femmes et écologie
En entrant dans une nouvelle période politique, les Kurdes ne renoncent pas aux principes fondamentaux qui structurent leur projet de société.
Démocratie. Liberté des femmes. Écologie. Pluralisme. Coexistence des peuples et des cultures.
Ces principes demeurent au cœur de notre conception d’un avenir démocratique au Kurdistan et dans l’ensemble de la région.
Passer de la lutte armée à la lutte démocratique ne signifie pas renoncer à ses convictions.
Cela signifie faire le choix que les conflits politiques et historiques doivent désormais être résolus par la société, le débat démocratique, le droit et la volonté des peuples.
La France face à sa responsabilité historique
Le CDK-F souhaite interpeller solennellement la France et sa diplomatie.
La France ne peut regarder la question kurde comme si elle était extérieure à l’histoire européenne du Moyen-Orient. Les accords Sykes-Picot de 1916, négociés principalement entre la France et le Royaume-Uni, ont préparé le partage des provinces arabes de l’Empire ottoman en zones d’influence. La question kurde contemporaine ne saurait être attribuée à ce seul accord : elle résulte également de l’effondrement de l’Empire ottoman, des promesses et projets du traité de Sèvres de 1920, puis de leur abandon dans le traité de Lausanne de 1923 et de la constitution des nouveaux États de la région. Mais la France, comme les autres puissances européennes de l’époque, porte une part de responsabilité historique dans l’ordre régional qui a laissé le peuple kurde divisé entre plusieurs États et privé d’un règlement politique durable de sa question nationale.
Un siècle plus tard, la France a l’occasion de se placer du bon côté de l’histoire : non pas en reproduisant les logiques du passé, mais en contribuant à réparer leurs conséquences par le soutien à une solution démocratique, pacifique et fondée sur les droits des peuples.
Nous n’oublions pas que, le 11 juillet 2025, le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères avait officiellement salué la première cérémonie de désarmement et souhaité qu’elle puisse déboucher sur un processus politique inclusif, fondé sur la démocratie et le droit.
Nous avions accueilli positivement cette déclaration. Mais plus d’un an s’est écoulé. Le processus a profondément évolué. Le PKK a confirmé sa dissolution. Des combattants ont détruit leurs armes. Des forces se sont retirées. Une commission parlementaire a travaillé pendant plusieurs mois. Et, le 10 août 2026, le Parlement turc a finalement adopté le premier texte législatif du processus.
À ce stade historique, le silence actuel de la diplomatie française nous interroge profondément.
Pourquoi la France ne prend-elle pas davantage la parole ?
Quelle est aujourd’hui sa position sur le processus ?
Soutient-elle clairement la transformation du processus de désarmement en processus politique de résolution de la question kurde ?
Soutiendra-t-elle les réformes démocratiques nécessaires pour que la disparition des armes soit accompagnée de la reconnaissance des droits ?
Les Kurdes de France attendent une position claire de la France.
Nous appelons le président de la République, le gouvernement français et le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères à soutenir publiquement une solution politique, pacifique et démocratique de la question kurde et à encourager toutes les parties à poursuivre le chemin engagé.
La France possède une histoire, une diplomatie et une responsabilité particulières dans cette région. Elle ne doit pas demeurer simple spectatrice d’un processus susceptible de transformer durablement la Turquie et le Moyen-Orient.
La dissolution du PKK doit également avoir des conséquences en France et en Europe
La France et l’Union européenne doivent tirer toutes les conséquences politiques et juridiques de la dissolution annoncée du PKK et de l’abandon de sa stratégie de lutte armée.
Le CDK-F demande que la France cesse d’aborder l’engagement politique kurde sur son territoire principalement à travers un prisme sécuritaire. Les militants kurdes de France doivent pouvoir exercer leurs libertés d’expression, d’association, de réunion et d’action politique dans le plein respect du droit commun, sans assimilation automatique de leur engagement politique ou associatif à une activité terroriste.
Nous demandons également aux autorités françaises de réexaminer, individuellement et dans le respect des garanties du droit d’asile, la situation des personnes kurdes dont le statut de réfugié ou la protection a été retiré, refusé ou fragilisé en raison d’éléments directement liés à l’ancienne qualification et aux activités du PKK. La dissolution du PKK et l’évolution fondamentale du contexte doivent pouvoir être prises en compte chaque fois qu’elles sont juridiquement pertinentes. Lorsque les motifs ayant conduit à une mesure de retrait ne sont plus établis ou ne peuvent plus être légalement maintenus, les personnes concernées doivent pouvoir retrouver la protection à laquelle elles ont droit.
Au niveau européen, la nouvelle réalité politique doit également ouvrir un réexamen sérieux du maintien du PKK sur la liste de l’Union européenne relative aux organisations et personnes impliquées dans des actes terroristes. Cette inscription fait l’objet de réexamens périodiques. Nous appelons la France à ne pas soutenir mécaniquement son renouvellement et à défendre, auprès de ses partenaires européens, une appréciation fondée sur la situation actuelle, sur la dissolution annoncée de l’organisation, sur l’abandon de la lutte armée et sur les exigences du droit.
La consolidation du processus de paix exige de la cohérence. Il serait contradictoire d’encourager en Turquie le passage de la lutte armée à la politique tout en continuant, en Europe, à traiter durablement les acteurs kurdes selon des catégories qui ne prendraient pas en compte la transformation historique en cours.
La France doit enfin définir une véritable politique kurde
Au-delà des décisions sécuritaires et administratives, le CDK-F appelle la France à définir enfin une véritable politique kurde.
Cette politique doit concerner à la fois les centaines de milliers de Kurdes vivant en France et les populations kurdes des quatre parties du Kurdistan — en Turquie, en Syrie, en Irak et en Iran — sans réduire leurs réalités politiques, sociales et culturelles à la seule question de la sécurité ou de la lutte contre le terrorisme.
La France doit pouvoir dialoguer avec la pluralité des acteurs politiques, institutionnels et civils kurdes ; soutenir les droits humains et les libertés fondamentales ; défendre les droits linguistiques et culturels ; soutenir la participation des femmes ; accompagner les expériences démocratiques et la société civile ; et contribuer à la recherche de solutions politiques dans chacun des pays concernés.
Une politique kurde française ne doit être dirigée contre aucun peuple ni aucun État. Elle doit être une politique de paix, de démocratie, de stabilité régionale et de reconnaissance des droits.
Les Kurdes de France sont une composante ancienne et active de la société française. Leur relation avec les institutions de la République ne peut se limiter aux questions de renseignement, de sécurité ou d’ordre public. Elle doit également relever du dialogue politique, culturel et citoyen.
Nous demandons donc l’ouverture d’un dialogue politique structuré entre les autorités françaises et les représentants de la société kurde en France sur l’avenir du processus, les libertés publiques, les relations avec les institutions françaises et la contribution que la France peut apporter à une résolution démocratique de la question kurde.
Un appel aux forces démocratiques françaises
Nous nous adressons également à l’ensemble des partis politiques français, aux parlementaires, aux élus locaux, aux syndicats, aux associations, aux organisations de défense des droits humains, aux universitaires, aux intellectuels et à toutes les composantes de la société civile française.
Suivez ce processus.
Interrogez les parties.
Rencontrez ses acteurs.
Demandez des garanties.
Soutenez les avancées démocratiques.
Et restez vigilants lorsque les engagements pris ne sont pas respectés.
Car rien n’est encore acquis.
Les Kurdes ont toujours besoin de leurs amis et de leurs alliés démocratiques.
La solidarité internationale a joué un rôle essentiel dans les périodes les plus difficiles. Elle reste indispensable aujourd’hui, précisément parce que le temps qui s’ouvre peut être celui du passage de la guerre à la politique.
Un appel particulier aux médias français
Nous lançons enfin un appel à la presse française.
Ce qui se déroule actuellement en Turquie ne peut être réduit à quelques dépêches consacrées au « désarmement du PKK ».
Il s’agit potentiellement de la fin d’un conflit armé commencé il y a plus de quarante ans et de l’ouverture d’un débat beaucoup plus vaste sur l’avenir politique de millions de Kurdes, sur la démocratisation de la Turquie et sur les équilibres futurs du Moyen-Orient.
Ce processus mérite d’être suivi, expliqué, documenté et interrogé par les médias français.
Nous appelons les rédactions françaises à se rendre sur place, à rencontrer toutes les parties, à écouter les représentants de la société civile, les familles, les prisonniers, les responsables politiques, les femmes, les jeunes et les acteurs du processus.
L’histoire qui est en train de s’écrire mérite mieux que le silence.
Une route de mille kilomètres
Le CDK-F considère donc l’adoption de la loi du 10 août 2026 avec espoir, responsabilité et vigilance.
Nous saluons cette première étape.
Nous saluons toutes celles et tous ceux qui, depuis près de deux ans, ont accepté de prendre des risques politiques pour rendre cette évolution possible. Mais nous refusons de confondre le commencement avec l’aboutissement.
La dissolution d’une organisation ne résout pas à elle seule la question d’un peuple. Le silence des armes ne constitue pas encore la paix. La paix véritable commence lorsque les causes du conflit sont démocratiquement résolues.
Le temps est désormais venu de transformer le désarmement en droit, le droit en confiance, la confiance en démocratie et la démocratie en paix durable.
Comme l’a rappelé le leader kurde Abdullah Öcalan :
« Une route de mille kilomètres commence par un premier pas. »
Le premier pas vient d’être franchi.
Il reste maintenant à parcourir la route.
Conseil démocratique kurde en France (CDK-F) Paris, le 11 août 2026

